C'était mon grand oncle, le mari de la grande soeur de mon grand père paternel. Jeune, il avait "enlevé" ma grande tante. La majorité était à 21 ans. Trop impatient de vivre avec elle. Sans doute difficile de subir le courroux de mon arrière grand-mère ou de mon grand père l'aîné. Ils étaient partis à la capitale en bons bougnats lui serveur, elle servante.
Ils sont devenus cafetier, restaurateur. L'épi d'Or, c'était leur café. Rue Jean Jacques Rousseau à Paris.
J'y suis revenue avec mon père, il y a une dizaine d'années. Cela s'appelait encore L'épi d'Or. Mon père y a retrouvé les coquelicots peints sur les murs, le bar quasi identique. Ma grande tante m'avait offert un jour comme un trésor un menu de l'époque. Le prix des couverts y était indiqué car ils n'étaient pas comptés dans le service.
Ce grand oncle, je l'aimais beaucoup, toujours discret. Il avait sans doute trop souffert. Pudique. Il avait connu la seconde guerre mondiale alors qu'il était à Paris, faisait des allées et venues en Auvergne. Il avait subi le STO, s'était évadé par 2 fois.
Il aimait pêcher. Parfois, nous le retrouvions près de l'étang et il nous enseignait le silence.
Lorsqu'il est mort d'une "congestion cérébrale" (c'est ainsi qu'à la campagne, on nommait tout accident vasculaire cérébral), mon plus jeune frère à l'annonce officielle de son décès à table, en famille s'est écrié : "Mais alors il ne nous portera plus de fraises !".
Les aînés ne pouvions nous empêcher de sourire avec les larmes aux yeux car il était bel et bien mort. Et les fraises nous parraissaient soudain menus plaisirs.